D'où provient l'idée du site enchanteur d'Expo 67? Le 27 avril 1997, dans une entrevue sur les ondes de RDI, Jean Drapeau a répondu à cette question comme il l'a fait le 28 mars 1963, lors de l'annonce du choix du site : Guy Beaudet, directeur du Port de Montréal, l'aurait amené un jour en bateau, sur le fleuve, contempler les hauts-fonds de ce qui deviendrait un jour l'île Notre-Dame. Le Maire, dit-on, fut immédiatement séduit. Le récent livre de Yves Jasmin, La petite Histoire de l'Expo, relate en détail cet épisode.
La vérité, pourtant, est très différente. Et d'ailleurs fascinante, car ne sommes-nous pas habitués à considérer le site d'Expo 67 comme allant de soi? En fait, la Grande Fête a bien failli ne jamais avoir lieu au milieu du fleuve.
En 1958, l'architecte Bruno Bédard avait visité l'exposition universelle de Bruxelles. Il avait alors été frappé par l'absence de plans d'eau et de vue sur la ville même. Ces observations seront mises à profit dans la conception du site des Îles, qui repose sur les trois concepts suivants :
En outre, il présente un avantage des plus intéressants pour les décideurs: presque pas de terrain à exproprier, d'où une économie appréciable d'argent -- aussi de temps, car les délais légaux d'expropriation sont assez longs.
Reproduction d'un des plans des architectes Bédard, Charbonneau, Langlois
Ce plan date de l'été 1962. En janvier 1963, les auteurs du projet y ont ajouté la jetée MacKay (qui allait devenir notamment Habitat 67). («Tout terrain facilement disponible, situé en bordure du Fleuve, et qui pourrait être rattaché à l'Île Ste-Hélène agrandie à même l'île Ronde, devrait également être sérieusement considéré, y compris la partie de la Pointe St-Charles strictement située à l'est du Pont Victoria et de son prolongement.» Document de présentation du projet, inédit.)
Comme le montre la carte ci-dessous, le projet englobait une bande de terre assez vaste sur la Rive Sud. Ces terres n'ont pas été retenues dans le projet final. Pour compenser, il a fallu remblayer l'île Sainte-Hélène bien au-delà du pourtour suggéré ici. Le site proposé enjambe la Voie maritime, ce qui a pour effet de faire passer en plein centre de l'exposition des navires de tous les pays du monde.
Le projet est soumis aux pouvoirs publics de façon confidentielle, afin d'éviter tout mouvement spéculatif. Il ne sera dévoilé aux médias que quatre mois plus tard.
Pendant l'automne, les archtectes rencontrent les maires de la Rive Sud: Pierre Laporte (Saint-Hubert), Paul Pratt (Longueuil) et B.T. Kerr (Saint-Lambert), afin de promouvoir leur projet. Quant à l'administration de Montréal, impossible d'obtenir une rencontre.
Entre-temps, le 13 novembre 1962, Montréal obtient officiellement l'Expo. Le 20 décembre, la loi C-103 (Loi constitutive de la Compagnie de l'Expo) est adoptée à Ottawa.
Visiblement, le projet des Îles n'a guère suscité d'intérêt chez les pouvoirs publics. Pour reprendre la remarque du ministre fédéral Pierre Sévigny, pourquoi s'ingénier à créer de nouvelles terres dans un des plus vastes pays du monde?
La firme d'architectes décide alors de présenter publiquement son projet, au congrès de l'Association des architectes du Québec le 26 janvier 1963; elle n'y parviendra que de peine et de misère, et sans y susciter grand intérêt. Au congrès, le consensus tourne autour du site de Pointe-Saint-Charles (La Presse). Certains journalistes font toutefois écho à la présentation des architectes. La revue Architecture Construction Bâtiment publie un exposé complet du projet. L'urbaniste Jean Cimon, dans Cité Libre, vante l'intérêt du site des Îles.
La firme, enfin, convoque une conférence de presse le 8 février. Cette fois la presse écrite (Le Devoir, L'Écho de la Rive Sud) réagit plus vivement. C'est ainsi que le site des Îles rejoint le groupe des cinq ou six emplacements dont on discute sérieusement sur la place publique.
Parmi ces projets celui des Îles est le seul à être proposé par des architectes, et même à avoir fait l'objet d'une étude technique détaillée.
L'administration Drapeau, c'est bien connu à l'époque, penche depuis le début pour le site de Pointe Saint-Charles (La Presse. C'est d'ailleurs une maquette de ce site qui avait été présentée au Bureau international des exposition en novembre 1962 avec la candidature de Montréal.
Ce site procède d'une vision utilitaire de l'Expo: assainir certains quartiers voisins du centre-ville. Les architectes Bédard, Charbonneau, Langlois adoptent un point de vue opposé: comme on a affaire à une exposition de tout premier calibre, il faut penser avant tout à la qualité du site, en mettant au second plan l'aspect utilitaire; ce qui pourrait être une bonne idée pour un événement plus ordinaire serait finalement un mauvais calcul dans le contexte d'une exposition aussi prestigieuse.
Toujours est-il que le 16 février 1963, MM. Bienvenu et Carsley, les deux premiers commissaires de la Compagnie de l'Expo, déclarent envisager sérieusement quatre sites: Pointe Saint-Charles, Ville La Salle, le parc Maisonneuve et le Nord-Est de Montréal. À cette même époque, M. Bienvenu exclut nommément le site des Îles (L'Écho de la Rive Sud). Et nous sommes à six semaines du choix définitif!
Dans les semaines qui précèdent le choix officiel du site, Bruno Bédard est amené à plusieurs reprises à défendre le projet des Îles à la radio et à la télévision. À quelques jours du verdict, La Presse présente à la une de son édition du samedi le site un "scoop" qui donne des Îles comme gagnant...
La plus grande surprise est toutefois réservée à la firme Bédard, Charbonneau, Langlois, qui apprend en même temps que tout le monde, par la bouche du maire Drapeau, que l'idée de ce site fabuleux est attribuable... à M. Guy Beaudet, directeur du Port de Montréal! Les architectes, stupéfaits, n'osent dénoncer cette affirmation de peur de se mettre à dos certaines personnalités politiques très influentes.
Autant les faits relatés jusqu'à ce point sont indiscutables, autant les tentatives d'explication de la version du maire Drapeau m'obligent à nager dans les suppositions et ne sont étayées que bien fragilement. Si vous êtes au courant de faits ou de motivations qui m'échappent, nous vous invitons à m'en faire part. Entre-temps, voici le fruit de mes propres élucubrations.
Que penser du récit de la croisière? Admettons au départ que celle-ci ait eu lieu. Yves Jasmin la situe en 1963, ce qui est la référence temporelle la plus précise dont on dispose. En fait, on doit conclure à un intervalle compris entre le 18 janvier et le 15 mars environ. Nous sommes alors en plein hiver. Les abords du port de Montréal sont maintenus navigables, mais la zone de hauts fonds entre la Voie maritime et l'île Sainte-Hélène n'est qu'un vaste champ de glace et de neige. Comment pourrait-on apprécier visuellement quoi que ce soit?
Autre question: se peut-il que le maire Drapeau, à cette occasion, ait entendu parler pour la première fois du site des Îles? Cela laisserait alors penser 1) qu'il ne lisait pas son courrier (voir plus haut); 2) qu'il ne lisait pas non plus les journaux ni ne regardait la télévision; et 3) que ses collègues et homologues ne l'en tenaient pas informé. La chose, on en conviendra, est pratiquement inconcevable.
Peut-être le Maire était-il au courant du site des Îles, mais que Guy Beaudet aurait réussi à le détourner du site de Pointe Saint-Charles? Certains témoignages le laissent penser -- et l'on ne peut d'ailleurs que se réjouir, avec le recul du temps, que Guy Beaudet ait pu être plus persuasif que d'autres. Mais pourquoi donc lui attribuer la paternité de l'idée même du site, alors que les véritables concepteurs étaient à l'époque connus de tous et chacun?
C'est ici que, vraiment, on se perd en conjectures. En écartant la thèse de l'ignorance évoquée plus haut (pour l'un comme pour l'autre des deux hommes), on pourrait penser à la soif de gloire personnelle. Mais il est frappant de constater que le maire Drapeau a désigné Guy Beaudet et non lui-même; il faut dire que son mérite était déjà énorme d'avoir emporté "à l'arraché" le consentement de ses homologues politiques (le choix du site, ne l'oublions pas, était une décision collective) et qu'il n'avait guère besoin d'en rajouter pour que son nom passe à l'Histoire. Serait-ce alors Guy Beaudet qui aurait demandé cette faveur au Maire?
Autre hypothèse: peut-être voulait-on éviter d'avoir à acheter les plans de la firme d'architectes? Mais le projet de celle-ci était présenté noir sur blanc comme "bénévole et désintéressé". Ou alors, ne pas se sentir d'obligation morale envers cette firme? Effectivement, celle-ci ne réussira pas à décrocher le moindre contrat d'architecture dans le développement du site, des pavillons ni de l'infrastructure d'Expo 67. À compter du 28 mars 1963, la firme Bédard, Charbonneau, Langlois devient politiquement "invisible".
Cela nous amène à une dernière supposition. Le maire Drapeau a été le premier informé du projet des Îles, mais ne s'y est pourtant rallié qu'en dernière minute. Longtemps partisan du site de Pointe Saint-Charles, il a été de fait un opposant au site des Îles. Comment changer brusquement d'idée sans perdre la face -- organe vital chez un homme politique? Réponse: en prétendant n'avoir entendu parler que très tard du site des Îles comme d'une suggestion toute neuve, et s'y être rallié d'emblée comme à une idée lumineuse inscrite dans les astres. Mais pour pouvoir vivre confortablement avec cette invention, il fallait sans doute gommer les acteurs dont la simple présence dans le portrait aurait témoigné du contraire.
Peut-être, enfin, y aurait-il une pointe de ressentiment envers ceux qui avaient osé vouloir attirer en partie sur la Rive Sud un projet dont Montréal tenait à prendre tout le crédit.
Ce qui frappe en fin de compte, c'est autant la grosseur du mensonge (tout le monde, à la conférence de presse du 28 mars 1963, connaissait la vérité) que son peu d'utilité (auréoler un personnage de second plan, nier toute dette morale envers le véritable concepteur, sauver la face, etc.). Cela en dit long sur les moeurs politiques de cette l'époque... et peut-être, sait-on, de la nôtre?
Claude Bédard
Courrier électronique: cbedard@iq.ca
Dernière mise à jour : 18 février 1999